samedi 29 avril 2017

Marine Le Pen, VRP d'une Fraude Nationale

Fasciste, nazi, collabo. Ces termes choquent-ils encore vraiment ? A quoi font-ils référence ? Sommes-nous dans le domaine de l'insulte ? De la diffamation ? Seriez-vous perturbé d’être associé à ce qualificatifs ? Vous devriez l'être, mais malheureusement, cela n'est plus vraiment le cas. La montée du FN n'est plus une montée, mais une présence. Une présence constante, assise, que l'on «banalise », qu'on accepte, qu'on trouve normale, voire qu'on adoube. 'Raciste' ne sera bientôt plus un qualificatif honteux, ni même une insulte. On trouve des abrutis qui 'assument' fièrement le fait d'être raciste. Ils diront que c'est leur droit, qu'ils ont bien réfléchi et que oui, ils trouvent que certaines races sont inférieures (à eux... c'est dire...), que toutes les cultures ne doivent pas coexister car la multi-culturalité serait un échec, qu'il n'y a pas à avoir de honte à rejeter telle nationalité ou telle ethnie, etc. Ces raccourcis de pensée pousseront donc bientôt vers une banalisation du racisme, au même titre que la présence d'un parti xénophobe au second tour des présidentielles françaises.

Le pire ne choque plus
Fini l'électro-choc du 21 avril 2002. Maintenant on accepte qu'un parti dont l'omni-présidente fanfaronne avec des anciens nazis, danse avec des collabos, et trinque avec des fascistes. Et ça ne choque pas son électorat, car pour beaucoup (trop) de 18-35 ans, 'fasciste', 'nazi', 'collabo', ça n'évoque plus rien de vraiment spécial.  Comment dès lors 'lutter contre le Front National' si le pire ne choque plus ? 


Bien qu'on marche ici sur la frontière de l'acceptation morale, ces partisans sont prêts à s'aventurer en territoires xénophobes, au prétexte d'y conquérir un droit de pensée fier et indépendant sous couvert de leur nouvelle identité de Raciste, reconnue et acceptée par ces instances banalisées.

Les partisans du FN étant convaincus de la probité de leurs dirigeants ne sont aucunement dérangés par l'association du parti avec les qualificatifs mentionnés plus haut. «On exagère »,  «l'important c'est le programme »,  «il faut tout de même admettre qu'il y a un problème avec les étrangers », etc. Bien qu'on marche ici sur la frontière de l'acceptation morale, ces partisans sont prêts à s'aventurer en territoires xénophobes, au prétexte d'y conquérir un droit de pensée fier et indépendant sous couvert de leur nouvelle identité de Raciste, reconnue et acceptée par ces instances banalisées.  «Je suis raciste et j'en suis fier » entendrons-nous donc bientôt. Peut-être l'avez-vous même déjà entendu. 

La Fraude Nationale
Le FN est encore parfois, mai si peu, qualifié par les médias et les politiques de parti xénophobe, fasciste, extrémiste. Le FN s'en défend timidement, en bon équilibriste entre ceux qui ne souhaitent pas le percevoir comme tel et ceux qui s'en contrefichent. Alors à quoi bon encore perdre son temps à s'offusquer en soulignant à quel point les partisans de longue date du FN baignent dans ces relents fascistes nauséabonds ? Si le FN ne peut plus être mis en déroute en présentant simplement l'absurdité de son programme et son vomi idéologique, comment faire comprendre à ceux qui seraient tentés de voter pour eux à quel point ce parti est une fraude ? Et bien justement, en parlant de fraude. Car le FN, ce parti extrémiste, fasciste et raciste, est avant tout entreprise familiale. 

Front National S.A. 
Fondé par le père, assis sur la cagnotte, dirigé actuellement par la nièce, avec son compagnon comme vice-président, puis une autre nièce pour la vitrine ultra-catho, dont l'ex-mari organisait les meetings du parti. Ce n'est que la surface visible, mais ça sent quand même mauvais le cercle intime... Alors qu'un Fillon s'est fait – à juste titre – incendier politiquement suite à la découverte de présumés emplois fictifs pour toute sa smala, à l'heure où l'honnêteté et la transparence en politique seraient en passe de redevenir essentielles, pourquoi, mais bon sang POURQUOI les politiques et médias continuent d'attaquer le FN sous un angle devenu complètement indolore pour leurs représentants ? Surtout lorsque se présente à eux toutes les dissonances propres à une entreprise au management très bancal.


Fondé par le père, assis sur la cagnotte, dirigé actuellement par la nièce, avec son compagnon comme vice-président, puis une autre nièce pour la vitrine ultra-catho, dont l'ex-mari organisait les meetings du parti. Ce n'est que la surface visible, mais ça sent quand même mauvais le cercle intime...


Si j'étais Macron 
Lors du débat télévisé d'entre deux tours, Macron se retrouvera face à Le Pen dans un débat annoncé technique, portant sur les grandes lignes économiques de leurs programmes (à défaut de porter sur le contenu sociétal et autres grandes visions d'avenir). Mais vu les programmes des deux protagonistes, et surtout, vu le grand-guignolesque de leurs interventions en tribune, nous risquons de nous retrouver vite face à un vide sidéral de contenu politique.
Le discours de Marine Le Pen est déjà connu, et ses lignes d'attaque envers son opposant le sont également. Le candidat des riches, la continuité de Hollande, le banquier, l'ultra-libéral, le pro-européen,... tout ça est connu et rabâché depuis longtemps. Macron quant à lui s'attardera probablement sur le repli identitaire dans un monde globalisé, sur les absurdités économiques tels que le retour au Franc, sur son inexpérience, etc. De plus, Macron risque rapidement de porter l'étendard de la bienséance morale, et tenter à nouveau de provoquer un énième inutile électro-choc en comparant la Le Pen et son parti aux pires références historiques du XXème siècle. Un coup dans l'eau perdu d'avance vu la banalisation du fond de commerce du FN. On connait déjà la chanson, et aucun de ces échanges ne changera probablement d'un iota l'opinion des téléspectateurs. 
Macron ferait mieux d'attaquer son opposante politique sur le terrain plus délicat de la gestion interne de son parti, et plus précisément sur l'aspect purement familial, népotiste, filial, voire incestueux des hauts postes attribués en son sein. 
Macron pourrait (et devrait) s'adresser à Marine Le Pen non pas comme une opposante politique, non pas comme un 'autre projet de société', non pas comme 'une catastrophe pour la France', mais bien à Marine Le Pen, VRP de la FN S.A., cette société aux organes opaques, dont les financements restent propriétés d'une seule et même famille, et ce depuis des décennies. 



Marine Le Pen la candidate du peuple ? Combien de ces personnes issues du peuple ont leur mot à dire dans son programme politique ? Combien d'entre-elles ont un rôle actif dans les instances du parti ?

Marine Le Pen la candidate du peuple ? Combien de ces personnes issues du peuple ont leur mot à dire dans son programme politique ? Combien d'entre-elles ont un rôle actif dans les instances du parti ? Si elle accède au pouvoir, qui placera-t-elle aux commandes ? Son compagnon comme Ministre de l'Intérieur ? Sa nièce comme Ministre de la Santé ? Son père comme Ministre des Finances ? Oh il y aura bien Philippot quelque part, cet énarque, animal politique absolu qui a trouvé au FN la tribune qu’il n’a pas eu le talent de glaner ailleurs, mais ça, c'est ici aussi, de la façade. D'ailleurs, le père Le Pen n'a jamais caché son profond dégoût pour la  «Jaquetta » chargée de com' du FN. On est moins tendre avec ceux qui ne partagent pas les mêmes gènes...
Bref, si Marine Le Pen accède au pouvoir et distribue les postes à  «ses proches collaborateurs », on risque bien de retrouver les actionnaires de la FN S.A. Au sein du gouvernement. Là où Fillon a lamentablement laissé filer la place acquise de Président pour des histoires de favoritisme familial, les partisans du FN ne trouveraient rien à redire face à pareille situation au sein d'un parti se disant irréprochable moralement ?
"Front National Société Anonyme", voilà comment Macron devrait parler du parti de celle qui use et abuse des  «UMPS » (et du ridicule  «LRPS »...), et demander comment sont distribuées les parts de cette société au sein d'un groupuscule familial. Lui parler d'argent, de son argent, pas d'économie. Lui poser les questions qui la dérangent personnellement, pas celles dont les répliques seront rédigées par Philippot. Lui demander comment 'la candidate du peuple' fait pour boucler ses fins de mois, et qui compose réellement son bureau politique. Des questions pratiques, pas politiques. 

A l'heure des réflexions stratégiques sur le combat politique entre deux  
«visions » d'une France, il faut malheureusement enterrer du prochain duel télévisé les références à une histoire putride et ses souvenirs fascistes, racistes et xénophobes. Cela n'a plus d'impact, cela ne choque plus, cela ne dérange plus. 


Les châtelains du peuple
Sans même évoquer la dissonance entre son pseudo dogme anti-système et anti-européen et son salaire de députée européenne, ne jamais la considérer comme une politicienne, encore moins comme la représentante d'une 'alternative catastrophique pour la France', il faut la laisser à son vrai niveau, au niveau de ce qu'elle est réellement : une vendeuse de tapis de misère idéologique dont l'arrière boutique est gérée uniquement par une même famille. Une famille qui à l'instar de nombreux politiciens européens aura compris, il y a de ça des décennies, qu'un positionnement marketing surfant sur le racisme et l'exclusion leur apporterait la présence et les fonds nécessaires à la croissance, non pas celle de l’économie française qui générerait de l’emploi, mais bien celle d’un patrimoine familial qu’on se partage en cercle restreint.


Il faut laisser Marine Le Pen à son vrai niveau, au niveau de ce qu'elle est réellement : une vendeuse de tapis de misère idéologique dont l'arrière boutique est gérée uniquement par une même famille. 

Car de qui parle-t-on lorsque l’on évoque « la candidate du peuple » ? D’une entreprise familiale qui se partage à Saint-Cloud, aux portes de Paris, un manoir dont la valeur serait estimée à 9 millions d’euros selon le journal Le Parisien. Le domaine de « Montretout », qui ne monte pas grand chose, puisque l’entreprise, pardon, la famille Le Pen, en déclare une valeur de 2,5 millions d’euros. Une demeure acquise grâce au fruit du travail de la famille Le Pen ? Sûrement pas. Le domaine revient dans le giron du clan Le Pen en 1976, suite au décès – à l’âge de 42 ans – du jeune milliardaire Hubert Lambert, héritier des Cimenteries du même nom. Lambert, séduit par les idées du Front National, avait en effet désignéJean-Marie Le Pen comme son légataire universel
Voilà donc comment « la candidate du peuple » auto-proclamée s’est retrouvée actionnaire d’une entreprise familiale établie dans un château « qui sentait la mort ». Comme son programme.
Et Marine Le Pen, en 2017, jouera encore le rôle d'épouvantail faisant fuir les curieux de ses terres familiales en croissance sous couvert d'une politique affreuse.



Post rédigé avec la précieuse collaboration d'Albin Wantier

dimanche 24 avril 2016

Quand les galeries d’art sortent leurs poubelles à Bruxelles


Cette fois, la coupe est pleine. Ce weekend, ce fut l’overdose. À Bruxelles, elles ne font même plus semblant, les galeries d’art, du moins certaines, voire de la majorité d’entre elles.
Cessons cette mascarade, et secouons-les : (re)faites votre boulot convenablement. Et c’est quoi votre boulot, d’ailleurs ? Découvrir, exposer, faire découvrir, et vendre. Dans cet ordre, et il n’y a aucun mal à cela, c’est un business comme un autre. Sauf quand on se fout ouvertement de notre gueule, comme cela devient de plus en plus la norme à Bruxelles. 

Et il y en a marre.




Plutôt que de porter un jugement purement/bêtement subjectif, je tiens à préciser que je fréquente assidument tous les musées et galeries d’art des nombreuses villes où je passe, et ce depuis deux décennies. Je considère être très ouvert d’esprit en ce qui concerne l’art contemporain, j’ai la prétention d’avoir un background culturel me permettant de comprendre ce à quoi j’ai affaire la plupart du temps, et je serai toujours le premier à défendre le suprématisme auprès de ceux qui n’y verraient qu’une grosse blague. Tant qu’à en rajouter une couche, je pourrais même prétendre avoir un œil éclairé, averti, voire expert dans le domaine. 




Je m’estime donc en droit de donner ouvertement mon avis : Bruxelles n’accueille plus que les poubelles des galeries d’art.
Déjà estomaqué par certaines récentes résidences du Wiels (tout de même censé être un benchmark de l’art contemporain à Bruxelles), depuis des mois je collectionne les déceptions visuelles au point de me demander si cela vaut encore la peine d’essayer. Et pourtant, la quantité d’expositions, de galeries et de foires ne cesse d’augmenter, de manière absurde ! Est-ce pour autant une bonne chose ?



Berlineke
« Bruxelles, le nouveau Berlin ». Le plein mort qui a osé sortir une telle imbécillité a probablement été briefé par une agence RP afin de calibrer sa brosse à reluire sur les investissements financiers à y réaliser avant le piétonnier et les récents attentats. Pourtant, les galeries d’art se multiplient à Bruxelles depuis 3 ans, et ce dans deux quartiers très spécifiques (haut de Saint-Gilles et quartier Abbaye/Bascule). Ces enseignes renommées à Paris ou New York y vont chacune de leur succursale bruxelloise. Nouveau Berlin vous dites ? C’est sans doute oublier les raisons fiscales qui permettent à ces mêmes galeries de facturer leurs clients américains, chinois, russes ou des émirats sans tva, avec des dénominations de factures aussi nébuleuses que le talent des jeunes artistes exposées dans ces fameuses succursales bruxelloises...



Malgré les efforts de certaines galeries, désireuses de montrer un travail intéressant, toutes les bonnes initiatives se voient phagocytées par des « foires » qui ne porteront jamais aussi bien leur nom ; foires dans lesquelles des galeries au nom parfois prestigieux viennent péniblement nous infliger les dernières fumisteries de « jeunes talents ».

Un avis de frustré ?
Jugez plutôt par vous-même. Pas de noms d'artistes, pas de noms de galeries. Car si vous avez besoin d'un background ou d'un cv, c'est que vous non plus n'avez alors rien compris au(x) talent(s) caché(s) derrière ces fulgurances artistiques contemporaines. 




Voilà comment ces galeries parfois très renommées viennent tuer dans l’œuf des initiatives telles que celle de l’Independent, située rue de l’Ecuyer, qui ouvre ses portes ce mois d’avril, avec un accès gratuit.
Commissionné par une agence RP pour faire du push sur Instagram, j’ai visité les lieux ce vendredi. Voilà que sur 5 étages, des tonnes de fumisteries plus misérables les unes que les autres s’étalent dans une aisance fainéante, sans mise en scène ou explication. Le bon et le pas mal sont noyés dans une marrasse nauséabonde empestant la blague à la technique absente. J’ai bien essayé de parler un peu de contenu avec quelques exposants, mais rien de bien malin n’en est sorti. Particulièrement sidéré par quelques « œuvres » exposées, j’ai tenté d’en savoir plus sur le fond, l’histoire, le contenu, le message. Là encore, rien. On se contente de placer « c’est un(e) artiste qui vit/travaille/a travaillé/a vécu à New York ». Un peu faible quand même que pour valoriser un travail artistique. Ce n’est pas parce que ça vient de New York que c’est bon, et que ça mérite une place dans le nouveau Berlin, hein.



A 200 mètres de l’Independent, sur la place de la Monnaie, Marie Skeie, artiste norvégienne, montait une installation temporaire : une carte géante de l’Europe faite avec des pièces de 20 centimes. L’œuvre allait ensuite rester sur place afin d’interagir avec le public, et voir comment les passants allaient se comporter, notamment « avec les frontières ». 



Ludique, participatif (les passants pouvaient placer des pièces sur la carte), interactif, contenant un message, apportant une réflexion. Voilà une mission artistique qui, selon moi, remplit son objectif. Cette installation temporaire est le seul espace ayant, à ce jour, été alloué à cette artiste de 35 ans. Et encore, grâce au service culture de la Ville de Bruxelles. Bravo, les galeristes… 



« Il n'y comprend rien » VS « Nous seuls avons compris»

Prenons un peu moins de hauteur et appelons un chat un chat : les galeries d’art exposent trop de merdes. Voilà mon beau plaidoyer réduit à néant en termes de crédibilité car j’aurais osé assimiler certains nouveaux génies de l’« art contemporain » et « merde ». Mais le terme si grossier aux yeux des galeristes est à considérer dans son sens second : « chose sans valeur ». Car à partir du moment où un artiste, s’il est défini comme tel, notamment par une galerie, produit une chose qui n’exprime rien, qui n’apporte rien, qui ne crée aucune émotion ni ne dégage aucun message, il s’agit alors bel et bien d’une chose sans valeur. Et cela déteint malheureusement sur les œuvres de qualité, ou les galeries qui font correctement leur boulot, sans arnaque, sans fumisterie, sans prétention. 



Alors ok, venez dire que je suis un le dernier des imbéciles qui n’y comprend rien, un prétentieux inculte pour qui l’art contemporain qu’on nous sert à Bruxelles est trop subtil à analyser. Aucun souci, venez. Mais alors, j’attends impatiemment vos explications et vos analyses (mais ces galeries croient-elles sincèrement à leurs propres discours?) , pas l’enfumage bourgeois que vous sortez à un public mal à l’aise de passer pour plus bête qu’il n’est face aux abysses créatifs que ces galeries osent leur servir.



Venez, expliquez-moi à côté de quoi je passe, et si vous arrivez à convaincre même une personne aussi ouverte sur l’art que moi, alors j’admettrai bien volontiers que je suis le dernier des imbéciles. 



samedi 26 mars 2016

De l’art d’être au mauvais endroit au bon moment : coulisses de la collecte médiatique

English version

L’objectif de cette publication est de vous éclairer sur ce qui se passe en arrière-plan lors d’évènements affreux tels que ceux qui se sont produits mardi dernier à Bruxelles. Il n’est pas question d’incriminer qui que ce soit, ni de critiquer des journalistes ou autres corps de métier.

L’idée n’est pas non plus de revenir sur mon expérience personnelle face aux événements ou de décrire encore ce à quoi j’ai assisté, mais bien de rendre compte de ce qui se passe derrière le traitement de ces photos et vidéos que l’on voit quotidiennement dans les médias, sous forme d’une timeline illustrée.

7h59

• 7h59 : une première explosion à 20 mètres de moi, à droite. Tout le monde comprend immédiatement, les gens fuient instinctivement. Mon téléphone en main, j’essaye d’activer l’appareil photo. 3 secondes plus tard, une autre explosion, à ma gauche cette fois. Une seconde après, je suis en train de filmer ce qui se passe, pendant 27 secondes, le temps de sortir du terminal. Des gens marchent, complètement hébétés, je fais des gestes de la main leur faisant comprendre qu’il faut se dépêcher de sortir.

• 8h00 : j’envoie un sms à 3 membres de ma famille, puis je tweete.


• 8h20 : premiers coups de fils des rédactions. La Première (RTBF), Vivacité (RTBF), L’Express, ABC News, ABC Australia, France Info, France 24, BBC… Toutes me posent les mêmes questions (parfois avec très peu d’élégance) et me font intervenir en direct. A ce moment précis, je réalise que les journalistes ne disposent en fait d’absolument aucune autre information que celles que je leur donne.

• 8h42 : mon téléphone devient dingue, je poste sur Facebook :



• Entre 8h45 et 10h00 je continue les tweets et les entretiens téléphoniques : CNN, The Guardian, CBC… De l’Australie à la Chine, du Brésil au Danemark, par centaines je reçois des emails, messages privés Twitter, et même Facebook et WhatsApp. Une situation absolument ingérable. Plus de 10.000 notifications sur mon téléphone en une heure, avec ça, des illuminés du Djihad, des petits fascistes détournant des infos, des faux journalistes, des trolls et puis surtout… des demandes teintées de jargon juridique.

Au milieu de tout ça, j’essaye de joindre ma sœur par téléphone, mais le réseau est « saturé », impossible de téléphoner à un numéro belge. Par contre, les médias étrangers arrivent eux à me contacter par téléphone sans aucun problème.

• J’autorise les médias à utiliser les images, à l’exception de BFMTV et TF1. Parce que faut quand même pas déconner.




• 10h13 : je poste quelques screenshots de la vidéo que j’ai prise plus tôt, gros craquage de slip d’une journaliste de BFMTV qui me contacte en se faisant passer pour une journaliste de CNN. Même si beaucoup ont été très professionnels, un grand nombre de journalistes se montrent particulièrement agacés de ne pas avoir pu me parler plus tôt et ce « malgré nos multiples demandes ».

J’arrête de décrocher mon téléphone et ne répond plus que très brièvement aux demandes reçues sur Twitter, et ce pendant les heures qui suivent.

• J’arrive chez moi vers 13h30, la ligne fixe sonne non-stop, la mémoire du répondeur est saturée. J’apprends que des « gens » ont contacté des clients à moi dans l’espoir d’avoir mon numéro de gsm, en s’adressant avec insistance à des collègues et amies complètement terrorisées.

Je croule sous les demandes d’interview vidéo, BBC propose de venir chez moi « immédiatement », CNN me demande de venir à la Bourse dans leur « studio portable ». Demandes que je refuse, les gens n’ont pas besoin de voir ma gueule. Ils veulent être informés et rassurés.



"You want a piece of me, I want a piece of you" - Sluts of Trust - "Piece O' You" - 2003

• 14h10 : je poste sur Vine 6 secondes de la vidéo prise le matin.



• 14h11 : CNN me contacte à nouveau.


On me demande d’intervenir en direct, et on me propose de vendre du contenu que je n’aurais pas encore diffusé, ou une licence exclusive internationale contre rémunération. Même si les personnes que j’ai eues en ligne se sont montrées très élégantes malgré la situation, c’est passablement agacé et après avoir demandé conseil à des amis, que je cède, à 14h30, et accepte une offre sans négocier ($1500), en soulignant que cet argent servira aux victimes, et précise que les médias belges sont autorisés à diffuser là vidéo. Ca reste mon pays, bordel.

• J’envoie la vidéo en basse définition par email et la haute définition via WeTransfer. Celle-ci apparaît quasiment instantanément à l’écran avec la mention « Eyewitness / David Crunelle ». Quelques coups de fils plus tard, je reçois un email du « Director of Third Party Content ».


• Je réponds à l’email 20 minutes plus tard. Dès 15h, CNN passe la vidéo en boucle, mais a ajouté « CNN Exclusive » devant mon nom. Dès cet instant, plus aucun autre média ne peut diffuser la vidéo.

• 16h57 : je demande qu’on ne me contacte plus pour des interviews ou autres propositions. J’ai le cerveau complètement farci, je réalise à ce moment que je n’ai rien mangé depuis la veille, ni bu quoi que ce soit d’autre que mon café à 6h du matin.



• 17h02 : malgré ma demande, le téléphone continue de chauffer sans arrêt, les emails/messages/tweets continuent d’affluer. Parmi ceux-ci, une société privée irlandaise (qui avait notamment téléphoné à mes clients) se montre d’une insistance hallucinante. Elle a vu le post Vine, et a déjà préparé son offre à 14h40…



Cette société me propose donc de jouer le rôle d’intermédiaire afin de négocier au mieux les montants que je pourrais tirer de ces 6 secondes de vidéo. Je crois rêver. Il me suffirait de cliquer sur un lien et de remplir un formulaire déjà partiellement complété. Après toutes les saloperies que j’ai pu voir ce mardi matin, celle-là a quand même le mérite d’avoir pignon sur rue…

Ne recevant pas de réponse rapidement de ma part, le manager de cette boîte finit par m’appeler, visiblement désespéré de ne pas m’avoir eu plus tôt. Il me ressort son bullshit juridico-commercial concernant ces 6 secondes de vidéo. Je lui apprends que cette vidéo a été vendue avec droits exclusifs à CNN et que je ne cherche pas à me faire d’argent avec ces 30 secondes de vidéo. Pétage de plomb à l’accent irlandais : la vidéo est 5 fois plus longue que ce qu’il pensait. Il me demande – avec insistance – de lui envoyer l’agreement passé avec CNN afin de « voir avec son staff juridique comment contourner les limitations de l’accord ». Je lui dis clairement que ça me fait vomir et lui demande de me foutre la paix. Demande insistante qui ne l’empêchera pas de me renvoyer encore quelques emails afin de savoir si je n’avais pas changé d’avis.

• Décalage horaire oblige, les médias américains et canadiens continuent de me contacter. Mais cette fois sur mon gsm, dont le numéro n’est pourtant pas disponible sur internet. J’apprendrais seulement peu avant 21h que mon numéro a été distribué à une série de journalistes canadiens par un directeur de l’information d’une chaîne belge.

• 00h20 : dernier coup de fil d’une agence de presse anglaise avant que je ne coupe mon gsm, et tente de dormir quelques heures.

Debout à 4h du matin, je commence à m’informer plus précisément sur l’explosion dans le métro, communique beaucoup avec des amis à l’étranger, essaye tout doucement de remettre toutes mes frites dans le bon paquet.

Les demandes d’interviews reprendront ce jour là dès 8h du matin, cette fois d’un ton plus posé, plus humain. Je passerai le reste de la journée entre batailles administratives, coups de fils avec des proches, et puis beaucoup, beaucoup de temps à écouter les gens autour de moi.

Bac+1


De cette journée affreuse, j’aurai appris énormément. Sur la nature humaine, sur l’organisation logistique dans une telle catastrophe, sur les flics, sur les coulisses médiatiques, sur les trolls Twitter, sur mes amis, sur moi-même.

Cela aura aussi été un excellent/redoutable media training pour moi, qui m’aura sans doute permis de ne pas devenir complètement dingue après ce à quoi j’ai assisté.



Balançons du cliché

Même si j’en ai franchement envie, je ne vais pas citer nommément les intervenants avec qui j’aurais interagi ce début de semaine. Il y en a eu des bons (professionnels, empathiques, fiables), et de très mauvais (crétins, guignols, foireux,… Désolé je ne trouve pas d’adjectifs plus adéquats).
Je tiens quand même à souligner la délicatesse de certain(es) journalistes, tant dans leurs méthodes que dans le traitement de l’information que j’ai pu leur apporter. Au final, c’est bien ça qui est important.

Faites ce que vous voulez avec les quelques remarques qui vont suivre, elles n’ont rien de scientifiques et ne se rapportent qu’à mon sentiment personnel : la majorité des médias français se sont montrés très professionnels (je souligne l’Express notamment), les Canadiens ont tous été au-dessus du lot (mention spéciale à l'équipe de Radio Canada), les Anglais et Australiens furent très empathiques et professionnels, les Américains ont été très…américains, avec ce qu’ils ont de bon et de moins bon.
Je préfère m’abstenir de commenter la qualité des médias belges avec qui j’ai traité.

Enfin, pour celles et ceux qui se posent la question sur les raisons de ma démarche lors de ces évènements, je ne peux que les inviter à écouter cet entretien

Carpe diem, les gars.


jeudi 10 décembre 2015

Comment être un vieux con la semaine d'un nouveau Star Wars

Plus qu'une semaine avant la sortie du premier épisode de la nouvelle trilogie Star Wars. Un engouement mondial qui est l'occasion de revenir sur l'engouement mondial d'il y a 15 ans, pour la sortie de la Menace Fantôme, et de voir à quel point ce film (pas bien terrible, il faut l'admettre) a changé radicalement votre mode de vie. Si, si. 

Retour vers le futur
Dans une galaxie très lointaine, un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas comprendre. 1999, plus précisément. A cette époque lointaine, on était sous Windows 95 ou 98, internet rentrait timidement dans les foyers belges, les parcs informatiques se développaient enfin, les premiers iMac débarquaient sans lecteurs de disquette, etc.
Les plus nostalgiques se souviendront d'autres éléments clés de l'internet de l'époque comme ICQ, Infonie, et Wanadoo, du bruit d'un modem se connectant à votre ligne téléphonique, des chat-rooms, et d'une bonne recherche sur Altavista. Yahoo était encore très cool.
Les plus geeks-nostalgiques par contre se remémoreront les warez, les cracks sur Astalavista, et les cargaisons de cd-r Verbatim qu'ils achetaient pour graver en vitesse 2x la musique de groupes et artistes vendant encore des millions de copies chaque année. 

Personne ne connaissait vraiment Google, qui était encore en version beta. 

Et quel rapport avec l'ancien nouveau Star Wars dans tout ça? Le film était tellement attendu que certains Belges n'ont pas hésité à traverser l'Atlantique pour aller visionner le film avant sa sortie européenne. L'évènement cinématographique de l'année allait faire renaître une curieuse habitude relativement courante dans certains cinémas new yorkais des années 80 : les screeners, ces types louches qui entraient dans une salle obscure avec une caméra afin d'y filmer le film et revendre sous le manteau des crasseuses copies Betamax et VHS à $3. 




La Menace Fantôme du Piratage 2.0 
Voilà qu'un screener assiste au nouveau Star Wars, et arrive à en filmer d'une qualité convenable au point que des copies - sur 2 cd-r, 700Mo oblige, les DVD-r c'était encore de la science fiction - commençaient à circuler rapidement. Un "rapidement" très relatif car la science fiction de l'époque, c'était aussi transférer des centaines de mégas octets via Internet. Les screeners du nouveau Star Wars se distribuaient de la main à la main, pas via un software de file sharing. N'oublions pas que 1999, Napster venait seulement de voir le jour, et échanger des volumineux fichiers mp3 de 5Mo n'était déjà pas en soit une sinécure. 

Philips, Sony, Teac et compagnie arrivaient enfin à commercialiser des graveurs cd-r abordables : 500€ (20.000BEF), même des students pouvaient en rêver! Et ces students correspondaient justement au nouveau public visé par ce nouveau Star Wars, car les nostalgiques de la première trilogie ne suffiraient - déjà - pas à rentabiliser la superproduction de Georges Lucas. Mais rappelons tout de même que les marketeurs/créatifekes de l'époque ont méchamment foiré leur cible. Entre un Jar Jar Binks rasta-con et un Darth Maul sensé être plus cool que Darth Vador, le public rajeunis ne se sera pas fait avoir par ces nouveaux guignols.


Wachowskis, ça vous dit quoi encore?
L'autre caractéristique de ce public rajeunis est son intérêt grandissant pour les nouvelles technologies de l'époque. Bien avant les smartphones, l'ADLSL abordable et le streaming, le futur le plus fascinant était illustré dans une autre trilogie, celle qui débuta par la véritable sensation visuelle au succès écrasant tout sur son passage : The Matrix




Il faut dire que le film de l'époque avait quelques éléments clés bien plus parlant à cette nouvelle génération : de l'underground, de la manipulation politique, de la réalité virtuelle, des hackers qui prennent le contrôle, des héros avec des nicknames. La Force se prenait une méchante claque dans la gueule par un finfrelet renfermé s'échappant de sa prison corporate, et devenant grâce à l'informatique un badass ninja déclarant la guerre à des méchants au look conformiste. 




OK, Star Wars, on a compris, mais on voulait voir Matrix. On voulait être Neo, pas Anakin Skywalker. On voulait en prendre plein la vue d'effets spéciaux nouveaux, pas plein les oreilles de ce vieux John Williams.
La demande créant l'offre, sous le manteau et surtout dans les cartables, on trouvait donc rapidement des cd-r de Matrix. Pas de fichiers avi à lire avec VLC à cette époque. C'était 2 fichiers mpeg à lire avec Windows Media Player. Et là, les moins de 20 ans découvrent que Windows a eu un jour un media player...



700Mo et pas plus
Les fans de musique avaient Napster, une bibliothèque magistrale facilement accessible, à lire avec Winamp. Les fans de cinéma avaient toujours un internet autant à la ramasse. Il était donc nécessaire de réduire la taille des fichiers video, en développant des formats compressés de qualité (avi donc, les fameux 'divx', terme que plus personne n'utilise aujourd'hui). Et la plupart de ces fichiers videos faisaient entre 650 et 700Mo, taille maximale du format cd-r. Ca reste pénible à partager quand la moyenne de transfert de l'époque atteint les 20ko/sec pour les plus chanceux. Evidemment en Belgique, nous étions à la préhistoire par rapport aux campus américains ou scandinaves, dont les vitesses de connexion poussent des jeunes développeurs à créer des software de partage de masse tel que audiogalaxy, soulseek, mais aussi eMule, qui fût un temps appelé Morpheus, comme le mentor d'un certain Neo, l'élu dans Matrix.

Rapidement tout augmente. La qualité des divx, la vitesse de download, la quantité de films piratés, le spam, les gens avec internet à la maison, et les lois qui sont sensée réguler tout ça. 



15 ans plus tard
15 années sont passées, nous avons les réseaux sociaux, le streaming 4K, des catalogues Netflix, Hubu et compagnie, 100Mo/seconde à la maison, un mini ordinateur constamment connecté dans notre poche. Et surtout très bientôt, un nouveau Star Wars.

Il est fort probable que ce nouvel épisode de la saga se retrouve sur vos ordinateurs avant même sa sortie en salle, ou du moins peu de temps après. En version pirate, bien entendu. A peine quitté les salles il sera ensuite disponible sur des plateformes médias à la demande pour à peine moins cher qu'un ticket d'entrée au Kinepolis.

Le business modèle a bien changé en 15 ans, et peu importe  si "The Force Awaken" ne bat pas un record d'entrées la semaine de sa sortie (mondiale, cette fois-ci) en salle. Le break even de production du film sera atteint bien avant de récupérer les montants astronomiques investis dans la promotion de ce nouvel opus. Raison pour laquelle, bien plus qu'en 1999, les produits dérivés tous plus débiles les uns que les autres envahissent les étals.

Alors ok, félicitons nous d'avoir en 2015 accès chez nous, sur nos tablettes et compagnie, à du contenu multimédia haute qualité à un coup d'abonnement mensuel valant à peine 2 entrées de cinéma.

Et puis en même temps plaignons nous de cette société de l'immédiateté et du consumérisme à outrance.

Bref, bouffons la pilule bleue, suivons le lapin blanc, devenons Neo et renversons la Matrice. Ainsi, nous aurons droit aux épisodes de la prochaine saison de Game Of Thrones traduits avec les pieds, et en HD 4K de préférence.

dimanche 6 septembre 2015

Et si on donnait la parole aux réfugiés ?

Texte : Albin Wantier

Invasions sauvages, hordes de migrants, afflux ingérable pour la Belgique, menace pour notre sacro-sainte civilisation… Ces derniers jours, j’ai lu tout et n’importe quoi sur la question de l’accueil des réfugiés qui viennent frapper à notre porte. Pour en avoir le cœur net, accompagné de David Crunelle, nous sommes allés voir de nos propres yeux la situation de ces demandeurs d’asile qui se massent devant l’Office des Etrangers à Bruxelles. But de la démarche : prendre le temps de rencontrer les gens, écouter les histoires qu’ils veulent bien nous raconter, saisir la réalité du terrain et la restituer telle que nous l’avons vécue. 



















Vendredi 3 septembre, 10h30. En parcourant les larges avenues du quartier très « corporate » de la gare du Nord, à l’ombre des immenses tours de bureaux, difficile d’imaginer qu’à quelques mètres de là se jouent des scènes qu’on n'aurait jamais crues possibles sur le sol belge : des centaines de candidats réfugiés, amassés dans des tentes montées en catastrophe grâce à l’aide de bénévoles, au milieu d’un Parc Maximilien dont on n’aura finalement jamais autant parlé.



















Le contraste est saisissant. Dans le parc, par 12 ou 13 degrés, les réfugiés font la file les pieds dans la boue, à la recherche d’un manteau ou d’une paire de chaussures étanches. Les bénévoles sont nombreux. Ils réceptionnent les dons, trient, stockent et distribuent. D’autres montent des tentes, s’improvisent traducteurs ou cuisiniers. Le port des gants est de rigueur. La rumeur s’est vite répandue : des cas de gale auraient déjà été détectés. C’est qu’avant la mobilisation massive pour structurer ce camp, les candidats réfugiés étaient abandonnés à leur propre sort : ils dormaient à même le trottoir devant l’Office des Etrangers. Sans toilettes, il fallait bien faire ses besoins quelque part. Donc dans le parc… Sans intervention urgente, la situation déjà difficilement soutenable de ces demandeurs d’asile pourrait rapidement dégénérer en crise sanitaire et humanitaire. Les rats ne tarderont pas à rappliquer, les épidémies risquent de se régaler sur ces corps affaiblis par un voyage qui a souvent duré plusieurs semaines, dans des conditions qu’on trouverait déjà intolérables pour du bétail.



















En regardant droit devant soi, on se croirait plongé dans ces camps du Liban ou de Syrie. En levant la tête, la réalité vous frappe en plein visage. D’un côté le siège d’Electrabel, tour vitrée dans laquelle se reflètent les arbres du parc. De l’autre, la Tour Upsite censée incarner le renouveau du quartier du Canal, « déjà disponible à partir de 325.000 euros hors TVA pour un appartement une chambre ». Cette catastrophe humanitaire en devenir se déroule bel et bien au cœur de la capitale de l’Europe, en 2015, entre son quartier d’affaires et celui en pleine phase de gentrification. Les images sont dures lorsqu’elles viennent d’Irak. Sont-elles plus percutantes lorsqu’on les observe du 30e étage ? Une chambre avec vue sur la guerre, ça vaut combien ?

Chambre avec vue sur la guerre
Face à l’overdose de vérités et contre-vérités sur les réfugiés, nous voulons comprendre qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils ont enduré, ce qu’ils cherchent, comment se passe réellement un tel périple. Nous voulons des histoires, pas des images choc. Nous repérons des journalistes avides de sensationnalisme. L’un demande à un réfugié de lever sa chemise pour pouvoir filmer les cicatrices laissées par le voyage. Pas de ça pour nous.

Les premiers contacts sont assez distants. On commence avec un Mauritanien qui nous explique qu’il a eu plus de chance que les autres : il détient le fameux ticket qui lui permettra d’être reçu dès lundi à l’Office des Etrangers. Son dossier pourra être rapidement examiné, pense-t-il. Mais dès que nous proposons de le prendre en photo, il hésite, bien que toujours souriant. « Désolé les gars, mais j’ai appris à me méfier de tout le monde. »

Pour les autres entretiens, nous demandons l’accompagnement d’une traductrice parmi les bénévoles.   

Nous marchons à peine un mètre et déjà deux réfugiés irakiens acceptent de nous répondre. Haïder a 37 ans. Il est marié et a 5 enfants. Il a fui son pays lorsque sa maison a été rasée dans un bombardement. Jusqu’alors, il travaillait depuis 14 ans dans une petite société d’aménagement intérieur. Le village est maintenant en ruine, il faudra tout reconstruire avant qu’il puisse retrouver du travail. 

Une traversée trop dangereuse pour la famille
La famille d’Haïder est restée au pays : « Ma femme et mes enfants vivent actuellement avec mes parents. La situation sur place est très difficile. Nous subissons chaque jour les intimidations et les humiliations. Dans ce régime de la terreur, impossible de retrouver un travail sans devoir collaborer avec ceux qui nous humilient (NDA : et qu’il évite soigneusement de citer nommément). On veut donc venir en Europe pour travailler dans des conditions de respect de nos droits humains. Mais faire le voyage avec la famille, c’est beaucoup trop dangereux. Mon but, c’est d’obtenir des papiers ici, apprendre la langue et travailler. Je pourrai alors envoyer de l’argent à ma famille pour les aider. »

A ses côtés, Yassin, lui aussi 37 ans, confirme les dangers du voyage entre l’Irak et la Belgique. « Il m’a fallu 4 semaines pour arriver ici, entre les bateaux, les trajets à l’arrière de fourgons fermés et les traversées à pied. » Yassin est le premier à nous parler d’argent. Environ 3.000 euros pour traverser la Mer Egée entre la Turquie et la Grèce. A ce tarif, on comprend mieux aussi pourquoi ces hommes sont venus seuls. 


La misère du monde ?
Le prix du voyage balaie également l’argument de ceux qui s’étonnent de voir ces « soi disant pauvres réfugiés » l’oreille collée à un iPhone ou déambulant dans une paire de Nike. Les Irakiens les plus pauvres sont restés là-bas, ils crèvent sous les bombes. Les réfugiés, c’est la classe moyenne, ceux qui ont ou avaient un job, ont suivi des études et ont les moyens de débourser de telles sommes. Leur téléphone portable, c’est leur seul moyen de donner des nouvelles à la famille, mais aussi de s’informer sur les combines pour traverser une frontière. Dès qu’on a compris ça, on est moins étonné de rencontrer des candidats réfugiés qui nous demandent si on peut leur envoyer leurs portraits via Facebook, Viber ou Whatsapp. Le Belge moyen avait peut-être loupé l’épisode du développement économique qui ne s’est pas arrêté à nos frontières. Il s’attendait sans doute à les voir arriver à dos de chameau, en guenilles, c’est raté. « Accepter toute la misère du monde » comme on l’entend souvent ? Mais de quelle misère parle-t-on au juste ?







































Plus loin, d’autres Irakiens nous rejoignent, la conversation s’anime. A la méfiance des débuts succède désormais le besoin de partager l’histoire. « Tu dois raconter comment on arrive ici, tu dois leur dire qui sont ces gens qui nous entassent dans des bateaux pourris. » Toujours en Arabe, les discours deviennent plus longs, plus chargés en émotion aussi. La voix est plus tranchante, le regard plus décidé. La traductrice blêmit, leur demande de répéter plusieurs fois pour être sûre d’avoir bien compris. Elle nous explique : ceux-là ne veulent pas de photos, ne veulent pas être cités nommément, ne veulent pas qu’on puisse les reconnaître. Pourquoi ? Parce qu’avec ce qu’ils nous racontent, ils craignent les représailles. Les passeurs sont une mafia, un réseau. Ils craignent de recroiser la route de certains d’entre eux, même ici en Belgique.

Ils déballent tout, on relate. Anonymement, mot pour mot :

Sauvés par des pêcheurs
« Pour passer de Turquie en Grèce, c’est a priori très simple. Il ne faut même pas chercher les passeurs, ils viennent à nous, mais on ne les rencontre jamais personnellement. Des intermédiaires repèrent les candidats à la traversée, proposent un deal à l’un de nous et le bouche-à-oreille fait le reste. C’est un vrai business. On a donc embarqué de nuit et on est parti. Malheureusement, le bateau était en surcharge et il a commencé à prendre l’eau. Il y avait des enfants avec nous, ils hurlaient. Nous étions tous pris au piège, en pleine mer, dans un bateau en train de couler en pleine nuit, sans lumière. C’est un souvenir que je n’oublierai jamais. Heureusement, un bateau de pêcheurs nous a repérés et ils nous ont ramenés sains et saufs sur la côte grecque. Sans eux, nous nous serions tous noyés. C’était une expérience traumatisante. »


Coulés par des hommes masqués
« Nous, on a attendu deux semaines en Turquie avant de trouver un bateau. Finalement, on a pu trouver un deal. Il y avait 40 personnes dans notre groupe, nous avons payé 1600 euros par personne pour une traversée de nuit. Nous sommes venus au rendez-vous en bord de mer, mais personne ne s’est jamais présenté. Nous n’avons jamais retrouvé l’homme qui s’est envolé dans la nature avec notre argent. Il a empoché 1600 euros de quarante personnes, une vraie fortune. La même nuit, une autre personne – sans doute un complice – a proposé de nous faire traverser. Nous avons dû lui verser chacun 1200 euros. Il nous a aussi arnaqués : il avait promis de vrais bateaux, mais il est arrivé avec deux Zodiacs qui ont chacun embarqué 20 personnes. On est parti à 1 heure du matin, les deux Zodiacs se suivaient. En pleine mer, on a croisé un bateau. Les membres d’équipage étaient masqués. Ils ont percé la toile du Zodiac qui nous suivait et l’ont coulé. Nous étions sur le premier Zodiac, nous avons pu nous échapper. A 6 heures du matin, nous avons atteint les côtes grecques. Mais nous n’avons plus jamais eu de nouvelles de gens qui se trouvaient à bord du second Zodiac. Les rumeurs disent que ceux qui coulent les bateaux de réfugiés sont payés par la Grèce. C’est ce qui se dit parmi les réfugiés en tout cas. (NDA : plusieurs sites ont relaté des récits similaires, qui à ce stade n’ont jamais pu être vérifiés formellement). Quant à l’homme qui nous a volé notre argent avant la première tentative de traversée, il parlait Allemand. »

Changer de fourgon toutes les 4 heures
Nos interlocuteurs irakiens racontent tous avoir été emprisonnés pendant une semaine à leur arrivée en Grèce. Le temps semble-t-il de relever leurs empreintes digitales et de vérifier qu’ils ne faisaient l’objet d’aucun signalement, avant de les relâcher dans la nature. Ensuite, même scénario qu’en Turquie : des « intermédiaires » s’immiscent parmi les réfugiés et proposent de rallier l’Europe du Nord en camionnette.

« Il s’agissait plutôt de fourgons fermés, sans fenêtre et sans lumière, dans lesquels nous étions massés. Nous n’avions aucune idée de la destination. Toutes les quatre heures environ, le fourgon s’arrêtait et nous étions forcés de descendre sans savoir où nous nous trouvions. Il fallait alors attendre qu’un autre fourgon se présente, pour une autre étape de quatre heures. Et ainsi de suite. Il fallait parfois parcourir de longues distances à pied pour rallier un autre lieu de rendez-vous où nous attendait un chauffeur. Je sais que nous avons traversé la Macédoine, la Hongrie et l’Autriche. Au bout de 7 jours de voyage, le dernier fourgon s’est arrêté ici et nous a tous débarqués juste en face de l’Office des Etrangers. Nous n’avions pas la moindre idée de l’endroit où nous nous trouvions. Nous avons alors constaté que notre voyage s’était arrêté en Belgique, mais ce n’était pas un choix délibéré. Pour moi, peu importe où j’atterrissais. Je voulais juste trouver un pays qui respecte mes droits. Me voilà donc ici et j’attends maintenant de pouvoir introduire une demande officielle pour obtenir des papiers. »

Débarqués juste devant l’Office des Etrangers
Le récit est étonnant. Plusieurs de ces interlocuteurs nous ont confirmé avoir également été débarqués directement devant l’Office des Etrangers par leur passeur. Impossible de vérifier la véracité de propos qui pourtant interpellent. Nous poursuivons l’entretien et l’un de nos interlocuteurs nous interrompt : il pointe du doigt un fourgon noir, immatriculé en Belgique, qui ralentit à hauteur de l’Office des Etrangers. « C’est ce genre de camionnette ! » s’écrie-t-il. Le regard du chauffeur croise le nôtre, il accélère et passe son chemin. Passeur ou pas ? Impossible de le savoir.

Après avoir raconté cette histoire à Julien, l’un des coordinateurs de la plateforme de bénévoles active sur le terrain, celui-ci semblait tout aussi surpris que nous. Il tempère toutefois : « Si c’est vrai, c’est gravissime. Par contre, tous les réfugiés irakiens présents dans le Parc Maximilien ne sont pas arrivés ici par hasard. Ils sont nombreux à avoir choisi délibérément la Belgique. Ils pensent que c’est ici qu’ils ont le plus chance d’obtenir des papiers. Manifestement, ils n’ont pas été très bien informés. »

Parfaits bilingues
Nos entretiens se poursuivent dans le camp. Un jeune Afghan se présente spontanément… dans un néerlandais qui ferait pâlir de nombreux ministres francophones. Abdul Razaq a 23 ans. Il a quitté l’Afghanistan en 2012, après le massacre de sa famille. Le trajet jusqu’ici lui a coûté 4000 euros. Il a transité par l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie, la France et la Belgique. « A part les traversées entre la Turquie et la Grèce, puis entre la Grèce et l’Italie, je me suis débrouillé sans passeur » insiste-t-il.


Voilà trois ans qu’Abdul Razaq est en Belgique, dans l’attente d’une régularisation. Il s’est joint au mouvement des réfugiés du Parc Maximilien : « Depuis trois ans, je dors dans les parcs, les gares, les églises. Quand j’ai 2 euros, je vais prendre une douche à la piscine. J’ai appris le néerlandais. Je n’attends qu’une chose : obtenir des papiers. Je pourrai alors travailler ici. Je n’ai aucune envie de rentrer en Afghanistan. Ma vie est ici maintenant. »


Un autre groupe de jeunes Afghans s’invite dans la discussion… en français, cette fois ! Le plus âgé a 21 ans. Les autres entre 15 et 17 ans. Tareq, 17 ans, est arrivé il y a plusieurs mois. Comme ses camarades, il réside au « Petit Château », l’un des centres d’accueil de Fedasil à Bruxelles. Lui a quitté l’Afghanistan avec sa famille. Mais ces derniers sont restés en Turquie, à mi-chemin. Son avenir, c’est en Belgique qu’il le voit : « Ici, j’apprends la langue, je veux poursuivre mes études. J’ai toujours rêvé d’être policier, alors pourquoi pas ici en Belgique ? Si le métier de policier n’est pas possible pour moi, alors je peux me diriger vers d’autres secteurs. Tout m’intéresse : l’électricité ou la cuisine, c’est bon pour moi. » Comme ses camarades, un retour en Afghanistan est inconcevable : « Nous avons fui les menaces de Daech et des Talibans. Quand les extrémistes débarquent dans un village, les jeunes de notre âge sont enrôlés de force. Ceux qui refusent sont tués. »

Une richesse pour la Belgique
Zaccaria, 15 ans, est moins à l’aise en français. Il propose de continuer l’entretien dans un anglais qui nous cloue le bec : « Au Petit Château, nous sommes bien traités. Nous allons à l’école, on nous apprend la langue. C’est nécessaire pour pouvoir s’intégrer. Notre message est clair : si la Belgique nous accepte, nous les jeunes Afghans, nous voulons travailler ici, apporter notre contribution au pays. Nous sommes une richesse, pas une menace. Mais pour cela, nous avons besoin de papiers. »



Tous les Afghans que nous avons rencontrés déplorent une situation qu’ils trouvent injuste: la Belgique peine à reconnaître le statut de réfugié pour les Afghans. Dans l’état actuel des choses, leurs demandes ont moins de chances d’aboutir que celles introduites par des Syriens par exemple.








































Fuir la guerre en Syrie
Notre ronde se poursuit avec la rencontre de Joma’a, un Syrien de 35 ans tout juste arrivé à Bruxelles avec ses neveux et nièces. Dans les bras, il berce un petit garçon de quelques mois emmitouflé dans une couverture tout en répondant à nos questions. « Nous habitions à Homs. Je travaillais dans un laboratoire de soins dentaires, j’avais une bonne situation là-bas. Mais les bombardements ont détruit notre quartier. La plupart de nos amis sont décédés. Nous n’avions plus de maison. Pour nous, rester était devenu trop dangereux. »








































Joma’a et sa famille ont emprunté un itinéraire plutôt atypique pour arriver en Belgique : via l’Egypte, le Maghreb, l’Espagne et la France. Pour lui pourtant, la Belgique est un choix de destination qu’il assume totalement. « Nous avons déjà de la famille ici », poursuit-il. Entre l’Espagne et la Belgique, le récit de leur parcours rejoint celui des réfugiés irakiens croisés quelques minutes plus tôt : des étapes de 4 heures maximum, agglutinés dans des fourgons fermés.







































Voilà deux heures que nous discutons avec les réfugiés. Hala, notre traductrice, s’excuse : « Je vais m’écrouler si je ne mange pas. » Nous en restons donc là pour les traductions. Elle accepte toutefois de nous expliquer son parcours. Libanaise, 26 ans, Hala termine ses études en Belgique. Voilà trois jours qu’elle est présente sur le camp. 

« Je ne pouvais plus supporter les images de réfugiés sur les trottoirs, il fallait agir. Je me suis présentée spontanément au camp et j’ai proposé mes services de traduction. » Et pas que… Tout en traduisant, Hala continue à aiguiller les dons qui arrivent pas dizaines. Elle n’a pas une seconde de répit. Il faut dire que les crises humanitaires, elle connaît. En 2006 déjà, elle s’est engagée comme bénévole au Liban pour accompagner l’afflux de réfugiés palestiniens qui fuyaient les bombardements. De là à penser que des situations similaires – toutes proportions gardées – arriveraient à Bruxelles…

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une crise humanitaire qui se déroule sous nos fenêtres. On ne peut pourtant s’empêcher de penser qu’il suffirait de « quelques minutes de courage politique » pour régler le problème. Sur place, on dénombrerait entre 500 et 1000 réfugiés. On est ici loin, très loin, des images de marées humaines incontrôlables telles qu’on a pu en voir à Budapest. Dans le parc règne un certain calme, pour l’instant. D’ailleurs, un œil non averti pourrait tout à fait traverser ce quartier de Bruxelles sans remarquer ce qui se joue dans le parc. Nous nous attendions à trouver des réfugiés partout à chaque coin de rue. Pas du tout. Tous restent bien confinés sur la surface qu’ils occupent.

A l’heure où nous quittons le parc, les réfugiés font la file pour obtenir un sandwich, un bol de soupe, un fruit ou un thé. De l’autre côté du boulevard, les employés d’Electrabel font aussi la file. Devant un foodtruck garé face à leur bâtiment. Douce ironie.

Nous espérons que ce récit et ces portraits auront permis d’apporter quelques éléments de réponse aux questions que se posent (parfois) à raison de nombreux concitoyens. Résumons :

Pourquoi tant d’hommes seuls ? Parce qu’ils sont conscients des dangers et veulent épargner leur famille.
Pourquoi ont-ils des smartphones dernier cri et des vêtements de marque ? Parce que seule la classe moyenne peut se permettre de payer les passeurs et venir chez nous.
Pouvons-nous accepter toute la misère du monde ? Ce n’est pas la misère. Les plus pauvres sont restés là-bas et mourront sous les bombes.
Ne risquent-ils pas d’imposer la sharia chez nous ? C’est justement ce qu’ils fuient chez eux.

Pour le reste, nous vous laissons juger par vous-mêmes.


Photos : DavidCrunelle


POST SCRIPTUM
Après avoir conclu ce récit, quelques précisions s’imposent.

Primo, nous tenons à expliquer pourquoi aucune femme ne figure dans nos portraits. Moins nombreuses que les hommes certes, les femmes sont toutefois bien présentes dans le camp. Question de culture sans doute, aucune ne se sentait à l’aise pour répondre à nos questions ou se faire photographier. La plupart s’occupaient des enfants. Nous aurions sincèrement voulu récolter l’un ou l’autre témoignage féminin. Peut-être une prochaine fois.

Secundo, notre visite du camp nous a également sensibilisés sur les besoins urgents humains sur place. Dès le lendemain, avec plusieurs amis, nous y sommes retournés pour apporter notre aide. Et nous y retournerons tant qu’on aura besoin de nous. La description de l’organisation du camp suivra dans un prochain récit détaillé. L’impression qui en ressort est celle d’un joyeux bordel, qui tient avec des bouts de ficelles, et des bénévoles qui se démènent pour assumer des missions qui devraient normalement être celles de l’Etat.


Tertio, l’afflux chaotique de dons pose un vrai problème d’organisation dans le camp du Parc Maximilien. Chaque jour, de nouveaux besoins spécifiques se font ressentir. Mais il est impossible de les anticiper. Si vous souhaitez apporter votre aide, plusieurs pages Facebook recensent, pratiquement heure par heure, les appels aux dons et aux bénévoles :